Méchante claque

D’aussi loin que je me souvienne, il m’a toujours semblé que les textes qui commencent par « d’aussi loin que je me souvienne » sont dénués d’intérêt. J’en suis désormais si fermement convaincu qu’à chaque fois que je lis ces quelques mots au début d’un billet, je referme aussitôt mon browser internet et le jette au feu.[1]

Heureusement, ce billet ne commence pas par ces mots et ça me suffit grandement pour avoir envie de continuer de l’écrire. Lucky you are.

J’avoue avoir toujours été surpris par les gens qui te disent : « d’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours voulu devenir [mettre ici un métier débile : acteur, journaliste, médecin, pompier, président de la république, que sais-je encore ?]« . Pour ma part, j’ai dû avoir envie d’embrasser la carrière d’une vingtaine de corps de métier. J’avoue que le journalisme me trottait dans la tête, mais ma famille m’avait convaincu de l’infaisabilité du projet parce qu’“on ne connaît personne dans ce milieu et c’est un métier de pistonnés”.

Quoi qu’il en soit, j’ai fini par devenir journaliste (enfin, en vrai « rédacteur »), j’ai même une jolie carte de presse qui le prouve (pour ce que ça sert…). Je suis genre content, j’aime bien ce métier, ça m’éclate et tout ça.

Mais aujourd’hui, au travail, nous avons appris la fermeture de trois journaux. Sur les trois, il y en a deux qui font partie du package en vente par notre société-mère. Ce package contient cinq titres, dont le mien. Sur ce package, nous ne sommes donc plus que trois après cette annonce. Autant dire que l’étau se resserre énormément. En somme, ce matin, le couperet de la guillotine est tombé et si j’ai pas eu la tête tranchée, j’ai les godasses couvertes de sang.

Grand classique, nous avons eu le droit au grand discours du syndicaliste en chef qui venait nous dire des tas de trucs très sympas (« la société va bien, ils veulent nous entuber, tous des salauds », ce en quoi, je suis sûr qu’il a raison). Au cours de sa logorrhée, il a évoqué deux points qui m’ont interpellé.

Le premier consistait à expliquer qu’on allait nous demander de travailler plus au détriment des magazines. Mais l’exemple était ambiguë : « Attention, ils veulent mutualiser les postes et dans ce cas-là, vous pourrez plus partir chercher les gamins à 9h15 pour les déposer chez l’ophtalmo, parce qu’il faudra débiter du papier et si votre texte est pas rendu à l’heure, on vous mettra un blâme, hein ! Ce qu’ils veulent, c’est faire exploser notre organisation de groupe de presse qui euh… met en avant le… euh… la qualité de nos magazines ». Alors, en gros, ça voulait dire (si j’ai bien compris) : le fait de pouvoir déposer ses gosses à 9h15 chez l’ophtalmo est un gage de qualité de nos titres. J’ai trouvé ça débile.

Le second point qui m’a interpellé et ce n’est pas la première fois que je l’entends, c’est le suivant : « Ah mais attention, le reclassement [des salariés qui vont perdre leur poste], c’est pas facile à mettre en œuvre, parce qu’y faut voir qu’un journaliste de presse spécialisée, rha non, hein, y peut pas travailler en presse magazine classique, y lui faut une formation, le journaliste de tel titre qui fait du test de ça, y peut rien faire d’autre ».

Là, connaissant nos DRH, je peux dire que ça m’exaspère mais pas que le syndicaliste se plante : si tu as trempé ton doigt dans la presse à centre d’intérêt, tu es condamné à ne faire que ce que la DRH connaît de toi. Pas la peine une seconde de penser qu’ils te laisseraient faire tes preuves ailleurs.

Cette idée est débile, tordons-lui le cou.

Prenons des exemples. Imagine que tu vas chez le dentiste, il regarde tes dents et te dit : « Pardon, monsieur, mais votre problème c’est une carie sur la molaire B23 et moi je ne soigne que les canines A18″. Bah, voilà, c’est pareil. Imagine que tu veux faire redécorer ta maison et qu’on te dit : « Non, moi, je ne fais que les chambres de douze mètres carrés ». Ou bien un charcutier qui ne ferait que du vole-au-vent. Je continue ?

Alors, je dis pas qu’on s’improvise journaliste économique sans rien connaître à la finance ou journaliste politique sans copiner un peu avec les personnalités du moment, mais si j’écoute les syndicats : a. je ne dois surtout pas travailler ailleurs que pour mon titre, mais en plus, b. on ne pourra jamais me reclasser parce que je ne sais écrire que dans mon domaine.

J’ai une nouvelle envie de suicide.

[1] La première personne qui arrive à me dire d’où j’ai tiré ce paragraphe – ce n’est pas exactement un copier / coller mais ça y ressemble énormément quand même -, je lui offre une coupe de champagne dans le bar de son choix. Cette offre promotionnelle est sujette à des conditions définies dans les alinéas §37.2 et §39.4 du règlement de ce jeu déposé chez un huissier de justice dont je n’ai pas le droit de donner le nom.

10 thoughts on “Méchante claque

  1. « En somme, ce matin, le couperet de la guillotine est tombé et si j’ai pas eu la tête tranchée, j’ai les godasses couvertes de sang. »

    Putain, j’adore cette phrase.

    Cela dit, quitte à passer pour le négrier de service, il est clair que ça se roule bien les pouces dans la presse magazine, et que la presse magazine n’a plus d’argent pour payer des mecs qui se roulent les pouces. Va falloir bien évidemment réorganiser tout ça. Du coup, les branleurs tremblent. Mais toi t’es pas un branleur. Au pire, on t’accordera l’asile chez nous.

  2. Pris de vitesse : très belle phrase, vraiment.
    Au moins tu auras le temps de nettoyer tes godasses… (mais en fait je n’arrive pas à savoir si tu redoutes tant que ça la tempête autour de ton magazine…?)

  3. krstv > Concernant le côté négrier et se rouler les pouces dans la presse mag, c’est exactement ce que disait le syndicaliste : il faut faire le max pour ne rien foutre. J’en profite aujourd’hui pour bosser plus ailleurs, mais ce qui m’étonne, c’est à quel point cette fainéantise semble ancrer dans la culture de notre groupe. Quand on te dit : « faut rien faire de plus parce que sinon, tu peux pas chercher tes gosses à l’école », je veux bien moi, mais alors, on est dans un monde complètement hors système. Je ne connais pas d’autres professions où on peut se prendre deux heures de retard sur son heure d’arrivée au boulot régulièrement sans qu’on ne lui dise rien… Moi, ça me sidère totalement. Ceci étant, quand je vois que là où je bosse, les journalistes web sont sous la convention Telecom (pas de carte de presse), je trouve ça abusé.

    cork > Euh. Je la redoute parce que je gagne très confortablement ma vie dans ce journal (enfin, je trouve) et que choper un poste aussi bien payé va être très dur. Maintenant, si ça s’arrête – à part le stress de chômage et de retrouver du boulot -, j’aurais pas de grosse tristesse vu que ce que j’y fais ne me passionne pas vraiment outre mesure. Et mes collègues… Ah mes collègues… Ils mériteraient un film à eux seuls :)

  4. Ah ben voilà ce que googler ton premier paragraphe me donne :
    J’ai toujours été comme ça. D’aussi loin que je me souvienne et depuis que les …… Son sexe était dressé, il semblait dur comme l’acier. ….. Je suis dans l’autre pièce, et je l’aperçois qui commence à faire couler l’eau chaude. …… Un jour d’été de l’année 93 si je me souviens bien, nous feignassions dans ….
    Sinon, merci de m’avoir fait douter de l’orthographe de logorrhée, j’y ai trouvé un synonyme : verbigération. D’accord, c’est inutilisable, mais n’est-il pas mignon, dans sa robe violette ?

  5. « un journaliste de presse spécialisée, … y peut pas travailler en presse magazine classique, … y peut rien faire d’autre”.
    Là, connaissant nos DRH, je peux dire que ça m’exaspère mais pas que le syndicaliste se plante : si tu as trempé ton doigt dans la presse à centre d’intérêt, tu es condamné à ne faire que ce que la DRH connaît de toi. Pas la peine une seconde de penser qu’ils te laisseraient faire tes preuves ailleurs. »

    Mouais…. comment dire…. le drh, que tu fasses ou x ou y ils s’en tamponnent le coquillard (limite ça l’arrange, vu qu’il est évalué sur le fait qu’il trouve vite)

    Alors que le manager avoir un gars qui a fait exactement pareil ailleurs ça le rassure. Temps d’adaptation moindre et un poil plus de garantie que ça va pas être une immense foirade. Donc elle a bon dos la RH sur ce coup là….

  6. Gab > J’avais oublié de répondre, tiens. Alors, j’ai bien précisé « nos DRH », je ne mets pas toutes les DRH dans le même panier. Je suis sûrement de mauvaise foi : je crois surtout qu’on ne veut pas de nous parce qu’on veut nous vendre et que ce serait pas bien pratique. Maintenant, j’ai mes raisons d’être en bisbilles avec eux. Et sur mon blog, j’aime bien me défouler gratuitement sans qu’on prenne tout pour argent comptant. (Ceci étant, je me demande pourquoi j’ai pas des commentateurs qui font « kikoo lol, j’te kiffe trop » comme partout ailleurs, mince !).

  7. - il suffisait de demander : « kikoo lol, j’te kiffe trop »

    ps: Tu as même de la chance que l’on ne puisse pas attacher en pj une vidéo sinon j’aurai demandé à une bande de chinoises de faire un coeur en s’allongeant dans la neige (si, si, ça existe ! Les employés de l’agence 21th Century l’ont fait en guise de team building matinal en début de semaine).

    … En même temps, tu l’aurais bien cherché… Attends, je vais voir ce que je peux faire quand même… gniark gniark [rire pseudo-machiavélique de l'apprenti marmitton en complôt malfaisant] … http://asianposes.com/wp-content/uploads/2009/08/cat-540×405.jpg

    Voilà ! Happy Friday !

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