Catégorie : Au boulot

Indécision 2.0

J’ai un ami(*) qui est face en quelque sorte à un dilemne(*). Il avait un boulot, ça se passait bien en général, mais avec sa chef, ça se passait pas super(*). Il a eu l’opportunité d’en partir, mais le jour où il est parti, sa chef a annoncé qu’elle partait elle aussi !

Du coup, cet ami(*) a quitté son job pour un autre, mais comme c’est en mobilité interne, il peut revenir s’il le veut à son ancien poste. Seulement il doit se décider demain. D’un côté, il peut choisir l’ancien : deux ans d’ancienneté, une certaine connaissance du métier. Ou repartir à zéro dans ce nouveau boulot qu’il a depuis 4 semaines, certes avec des sujets plus pointus, probablement plus intéressants et avec plus de temps pour travailler dessus (et globalement plus de temps pour faire des posts pour son blog), et surtout des horaires plus souples. Mais il hésite. Alors, il a fait un graphique :

Ponderation

Mais cet ami(*) n’arrive pas à se décider. D’un côté, il peut faire du web, mais il a des horaires plus lourds, de l’autre, il est plus libre, mais il sent que le sujet l’intéresse un peu moins et qu’il faut refaire tout le chemin avec de nouveaux collègues (qui ne sont pas méchants, cependant). Alors, il est là, dans l’expectative. Et demain, à dix heures, il doit donner sa réponse.

Il a cependant une ultime option, pas très nette. Un potentiel troisième job qui se profile à l’horizon. Mais il doute pouvoir l’obtenir, rapport au fait qu’il n’a pas une grande confiance en lui.

« Aujourd’hui », me disait mon ami (puisque ce n’est pas moi), « je rêverais d’avoir le truc qu’ils ont dans Brazil et qu’ils appellent le ‘must des cadres exécutifs’ ». Et je le comprends, ça simplifierait bien la vie :

Executive

(*) ce n’est pas moi

La Stratégie de l’évitement

Je suis atteint par un mal incroyable, c’est une vraie détresse en soi, j’ai aucune idée pour écrire sur ce blog (et en vrai, j’en avais déjà pas beaucoup avant).

Je réfléchis à des trucs, j’ai envie de faire plein de choses et puis paf, quand arrive le moment, c’est le vide, l’absolu, je pense plus à rien, toutes les idées s’envolent, et le poids de la fainéantise s’abat sur mes épaules comme la patte d’un chat sur une souris encore agonisante. Alors, j’ai qu’une envie c’est de dormir.

Je n’ai pas compris ce qui m’affectait alors j’ai cherché sur Doctissimo. J’en suis revenu avec un cancer de l’hypothalamus. J’ai passé un scanner, mais non. Pas ça. J’ai pensé à l’aboulie. Et non, non plus. Finalement, c’est plus dramatique encore (si, si). C’est ce qu’on appelle la « stratégie de l’évitement » : quand je dois faire quelque chose que je n’ai pas super envie de faire, c’est irrémédiable mes paupières se ferment toutes seules. Et ce n’est même pas la peine de lutter, le sommeil m’attire indubitablement.

Par exemple, chaque jeudi, je dois préparer la conférence de rédac du lendemain sur des sujets aussi captivants que « la clé de douze, sa vie, son œuvre », « le système métrique, cet inconnu » ou bien encore « les clous, oui, mais pourquoi ? ». En vrai, je travaille dans un magazine généraliste, mais comme je suis arrivé avec la caution « le mec technique », j’écope de tous les sujets sur le domaine, domaine qui s’élargit assez facilement à « tous les sujets qui n’intéressent pas » : du nucléaire à la maladie d’Alzheimer.

Eh bien quand arrive le moment de préparer la conf, j’ai les yeux qui tirent vers le bas avec l’irrémédiable envie de poser ma tête sur le revêtement froid et glacé du bureau. C’est bien le seul moment où la perspective d’écrire sur ce bloug me semble moins exténuante que d’habitude. C’est d’ailleurs pour ça que je viens de le faire.

Mais cette stratégie, je l’utilise pour tout le reste. Un programme qui m’intéresse pas à la télé, paf, je m’endors, poser une RTT pour passer à la banque, zou, une sieste pour attendre qu’elle ferme…

Le vendredi, après la conf évoquée au-dessus, en général, on prépare le bouclage du journal. Chaque semaine, on a ce qu’on appelle la Polémique de la semaine. En gros, on prend un sujet en vogue à quatre heures du bouclage et on doit trouver une question et deux intervenants, un qui dit « oui », l’autre qui dit « non ».

Quatre heures, c’est court. Très court. Et souvent, ça tombe sur ma gueule. Mais pire, il y a un catch-22 dans l’affaire. C’est que – outre un délai restreint – le sujet n’appelle que rarement un véritable opposé.

Si c’était « Mangez-vous des salsifis en toutes saisons ? », on pourrait assez facilement trouver un type qui dirait : « Ah oui, moi, je m’en bâfre toute l’année » et un autre qui raconterait : « Beurk, c’est trop crade ». Mais non, bien sûr. Nos sujets, c’est plutôt le genre : « Le radis est-il un légume ? ». Alors, on trouve un jardinier qui nous dit : « Bah… Euh… Oui ». Et là, vas-y, rame pour trouver un type qui te soutient mordicus que « non, le radis n’est pas un légume, c’est de la VIANDE ».

En général, on trouve un pauv’gars qui dit : « bah, euh, je sais pas ». Et là, paf, nous, on titre : « Le radis est-il un légume ? Machin dit : ‘NON, je crois pas’ ».

Et à chaque fois que j’ai à m’occuper de cette page, je vis les mêmes phases que pour un deuil :
1. le déni : « Non, mais y a pas de sujet, là, c’est n’importe quoi »
2. la colère : « Bon, je le fais, mais c’est VRAIMENT N’IMPORTE QUOI »
3. le marchandage : « quelqu’un a le numéro d’un jardinier dans son calepin ? »
4. la dépression – qui est en fait chez moi une grosse fatigue et une forte envie de dormir déjà évoquée ci-dessus –
5. l’acceptation, j’écris l’article.

Donc, voilà, en somme, quand je déprime, je fatigue et c’est une stratégie d’évitement qui fonctionne assez mal, puisque je fais quand même ce que je veux éviter.

(oui, je sais plus vraiment où je voulais en venir, j’espère que ça se remarque pas trop).

Un point c’est non

S’il y a bien un truc que tu apprends très vite quand ton journal s’arrête, c’est que les gens t’adorent, mais si tu pouvais passer un peu plus loin de la machine à café, ce serait sympa. Comme on est plusieurs parias en ce moment (ils sont nombreux les titres fermés, mais peu de gens sont encore licenciés), on partage nos expériences et on rencontre une fois toutes les deux semaines nos DRH respectives.

Et s’il y a bien un truc que tu apprends très vite quand tu rencontres la DRH, c’est que « nonononononon, ce n’est pas toi qu’on vire, c’est ton poste qu’on supprime, mais nous, on veut te garder, parce que t’es grave génial, mais tu comprends, nous, aujourd’hui, on fait du haut de gamme féminin, alors on voit pas vraiment ce que tu peux faire, mais bon, légalement on doit te proposer une offre de reclassement, alors voilà la liste des postes disponibles, tu regardes et tu nous dis ce que tu veux, on te fait rencontrer la DRH du pôle et puis voilà, inch allah, comme on dit ».

Tu repères un poste intéressant, tu dis : « ah bah, celui-là, ça peut valoir le coup » et là, ça bafouille : « rha oui, non, mais celui-là, attends, rends-moi la liste, là, oui, alors, bon, ce qui se passe, si tu veux, le problème, c’est que, la liste elle change tout le temps, et là, c’est pas la bonne version, attends, je corrige », et la DRH raye tous les postes sauf un. Et te la rend.

- Bon, voilà, là, tu y vois plus clair, maintenant, non ?
- Ce que je vois surtout, c’est qu’il n’y a plus qu’un poste là.
- Ah oui, mais tu sais, dans l’éditorial, on a quasi-rien. bon, tu fais quoi alors ?
- Bah, je vais postuler pour le poste qui reste.

Le poste en question s’intitule : « responsable contenu internet » pour un titre féminin haut de gamme récemment disponible en kiosque. La DRH regarde la liste : « ok, alors, ce poste, par contre, faut que je te dise deux choses : il est hors de la convention des journalistes et il est payé 2 000 euros brut par mois maximum ». Je sais, de l’autre côté de ton écran, toi, jeune journaliste qui débute, tu dois te dire : « bon sang ! mais c’est trop la classe ! ». Voilà, j’aurais dit pareil il y a dix ans. Mais aujourd’hui, les deux conditions réunies (pas journaliste et baisse conséquente de salaire), je fus un peu surpris et j’ai laissé échappé un « ah » de complaisance.

Rendez-vous est pris quand même (parce que le poste peut être intéressant, faut pas déconner non plus) avec le directeur du pôle internet. Je retrouve mes amis parias (rappelle-toi c’était tout en haut de cet article, essaie de suivre, c’est chiant sinon), et là, je m’aperçois qu’on a tous rendez-vous avec le directeur du pôle internet. C’est-à-dire même celui qui écrit encore ses textes sur du papier A4 et qui se les fait taper par la secrétaire de rédaction.

Je vais au rendez-vous, donc. Je dis « bonjour » (je suis poli), je donne mon CV (j’ai appris que tu peux envoyer autant de fois que tu veux ton CV à un employeur, il ne l’aura jamais devant lui le jour de l’entretien, ça me fera toujours rire, d’ailleurs), on en discute cinq minutes de mon parcours et, en retour, il m’explique : « Alors, bon, faut savoir un truc avant de commencer, c’est pas un poste de journaliste et c’est payé 2 000 euros brut », « c’est négociable ? », « non, parce que c’est ce que sont payés les autres et on peut pas trop se permettre de faire des écarts de salaire et pis, c’est internet : c’est toujours mal payé ».

« Internet, c’est toujours mal payé ». Je devrais l’encadrer et me la coller sur un mur pour m’en souvenir à vie.

- Bon, ok.
- Mais vous êtes intéressé ?
- Bah euh. Je sais pas. Oui.
- Ah.
- Vous pouvez me parler du poste alors ? C’est responsable contenu, mais quel contenu ?
- Euh. Alors, le problème, c’est que, comment vous dire ? Je sais pas vraiment, faudrait que vous rencontriez la chef d’édition, mais elle est partie pour les six prochains mois et euh… je sais pas trop, c’est-à-dire que…

C’est-à-dire que je suis censé dire « non, monsieur, c’est trop mal payé, je refuse ». J’avais bien compris, mais c’est tellement rigolo. La discussion continue :

- C’est quoi son nom ?
- …
- Je vais prendre rendez-vous avec elle alors, elle revient quand ?
- …

Il finit par me donner ce que je veux.

- Voilà…
- Donc…
- Et bien…
- Soit…
- Alors au revoir.
- Voilà, au revoir.

Je retourne à mon bureau et là, figure-toi que la liste des postes disponibles vient tout juste d’être actualisée ! Et qu’est-ce qui a disparu ? Bingo ! Le poste de « responsable contenu internet » n’existe plus.

Par contre, il y a celui-là et franchement, j’adore le descriptif :

ofimpl.jpg

Lendemains d’armistice

Le jeudi matin, chacun de nous attendait dans son coin les ordres des supérieurs. On ne peut pas dire que c’était l’euphorie. Assis ou debout, montant la garde, on tentait de s’occuper un peu. Faut dire… deux ans et demi que cette guerre des tranchées avait débuté. D’un côté les italiens, de l’autre les français. Une drôle de guerre répétions-nous tandis qu’on s’épouillait les uns les autres.

Mais finalement, la nouvelle est arrivée ce jeudi matin. De l’arrière. De ceux qui ne craignent rien, étonnés de nous voir si hagards et inquiets. Nous, aux premières lignes, on n’y a d’abord pas cru. « C’est vrai », se demandait-on, incrédules ? « Oui, oui », confirmait-on. « Non, mais c’est vraiment vrai ? ».

Il faut dire que ça faisait six ans que le bourbier avait commencé. Une guerre larvée au départ, devenue de plus en plus franche et qui avait abouti à une perte de plusieurs centaines d’hommes. Encore quatre-vingt dix étaient tombés au champ d’honneur en juin dernier. On n’a jamais vraiment compris les généraux. Toujours plus nombreux, toujours plus sûrs d’eux, mais toujours plus opaques pour nous, soldats du front.

Chair à canon nous étions, et loin d’être capables selon eux de comprendre la stratégie pour le moins inefficace de leurs offensives. Mais on le savait, pourtant, ce seraient eux qui rentreraient avec les honneurs et les récompenses, et nous, nous n’aurions alors que le sang de nos frères pour pleurer.

Ce jeudi, lorsque l’annonce de l’armistice est arrivée et qu’il était évident que la guerre allait s’arrêter, que cette attentisme interminable trouvait dorénavant une quelconque finalité bien inutile en vérité, nous avons regardé derrière notre épaule pour voir ces deux années interminables qui n’auront servies à personne. On s’est juste regardé, incrédules et on a pensé : “enfin ?” et puis « tout ça pour ? ».

C’est là que j’ai vu Martin se lever. Deux ans qu’il était prostré à regarder les lignes ennemies. Deux ans qu’il disait voir l’armistice poindre. Lui si taciturne depuis que je le connaissais se retourna vers l’officier qui venait d’annoncer la fin des combats et tenta de danser une gigue. Une gigue en pleine tranchée avec à peine un mètre qui séparait chaque mur. Finalement, il monta le long de l’échelle pour se tenir devant nous. Sortant de la tranchée, il repris sa danse de plus belle. On tentait tous de le faire descendre : “fais pas le con, Martin, c’est la quille, va pas te faire allumer par les ritals”.

Mais un coup de fusil retentit, un coup sec, et Martin glissa, sa tête comme une pastèque. Il s’écrasa devant moi. C’est le dernier homme que j’ai vu mourir.

On est rentré chacun dans les semaines qui suivirent. On a retrouvé au bout d’un mois nos familles. On nous a dit qu’il fallait refaire notre vie. Alors, on est arrivé avec notre bonne volonté et nos curriculum, mais les six ans de guerre restaient une blessure purulente et chaque DRH qui nous interrogeait répétait inlassablement la même phrase : “mais vous avez fait la guerre, vous ne savez rien faire d’autre !”.

« Rien d’autre », « rien d’autre », j’ai pris ça d’abord comme un affront, puis je l’ai entendu comme un aveu d’impuissance. Je pensais sans cesse : « j’ai sauvé ton cul des cocos et voilà comment tu me traites aujourd’hui du haut de ton grand fauteuil en cuir ». De la guerre, j’aurais gardé de la rancoeur. Ce monde n’avait rien à nous proposer.

Alors, on s’est retrouvé ensemble, une vingtaine d’anciens combattants. On a pris nos affaires qu’on a brûlé dans un feu de joie guérisseur. Et puis, j’ai saisi une épaisse branche d’arbre pointue, je l’ai laissée un instant dans le feu et quand la braise a commencé à rougeoyer au bout, je l’ai retournée contre moi.