S’il y a bien un truc que tu apprends très vite quand ton journal s’arrête, c’est que les gens t’adorent, mais si tu pouvais passer un peu plus loin de la machine à café, ce serait sympa. Comme on est plusieurs parias en ce moment (ils sont nombreux les titres fermés, mais peu de gens sont encore licenciés), on partage nos expériences et on rencontre une fois toutes les deux semaines nos DRH respectives.
Et s’il y a bien un truc que tu apprends très vite quand tu rencontres la DRH, c’est que « nonononononon, ce n’est pas toi qu’on vire, c’est ton poste qu’on supprime, mais nous, on veut te garder, parce que t’es grave génial, mais tu comprends, nous, aujourd’hui, on fait du haut de gamme féminin, alors on voit pas vraiment ce que tu peux faire, mais bon, légalement on doit te proposer une offre de reclassement, alors voilà la liste des postes disponibles, tu regardes et tu nous dis ce que tu veux, on te fait rencontrer la DRH du pôle et puis voilà, inch allah, comme on dit ».
Tu repères un poste intéressant, tu dis : « ah bah, celui-là, ça peut valoir le coup » et là, ça bafouille : « rha oui, non, mais celui-là, attends, rends-moi la liste, là, oui, alors, bon, ce qui se passe, si tu veux, le problème, c’est que, la liste elle change tout le temps, et là, c’est pas la bonne version, attends, je corrige », et la DRH raye tous les postes sauf un. Et te la rend.
- Bon, voilà, là, tu y vois plus clair, maintenant, non ?
- Ce que je vois surtout, c’est qu’il n’y a plus qu’un poste là.
- Ah oui, mais tu sais, dans l’éditorial, on a quasi-rien. bon, tu fais quoi alors ?
- Bah, je vais postuler pour le poste qui reste.
Le poste en question s’intitule : « responsable contenu internet » pour un titre féminin haut de gamme récemment disponible en kiosque. La DRH regarde la liste : « ok, alors, ce poste, par contre, faut que je te dise deux choses : il est hors de la convention des journalistes et il est payé 2 000 euros brut par mois maximum ». Je sais, de l’autre côté de ton écran, toi, jeune journaliste qui débute, tu dois te dire : « bon sang ! mais c’est trop la classe ! ». Voilà, j’aurais dit pareil il y a dix ans. Mais aujourd’hui, les deux conditions réunies (pas journaliste et baisse conséquente de salaire), je fus un peu surpris et j’ai laissé échappé un « ah » de complaisance.
Rendez-vous est pris quand même (parce que le poste peut être intéressant, faut pas déconner non plus) avec le directeur du pôle internet. Je retrouve mes amis parias (rappelle-toi c’était tout en haut de cet article, essaie de suivre, c’est chiant sinon), et là, je m’aperçois qu’on a tous rendez-vous avec le directeur du pôle internet. C’est-à-dire même celui qui écrit encore ses textes sur du papier A4 et qui se les fait taper par la secrétaire de rédaction.
Je vais au rendez-vous, donc. Je dis « bonjour » (je suis poli), je donne mon CV (j’ai appris que tu peux envoyer autant de fois que tu veux ton CV à un employeur, il ne l’aura jamais devant lui le jour de l’entretien, ça me fera toujours rire, d’ailleurs), on en discute cinq minutes de mon parcours et, en retour, il m’explique : « Alors, bon, faut savoir un truc avant de commencer, c’est pas un poste de journaliste et c’est payé 2 000 euros brut », « c’est négociable ? », « non, parce que c’est ce que sont payés les autres et on peut pas trop se permettre de faire des écarts de salaire et pis, c’est internet : c’est toujours mal payé ».
« Internet, c’est toujours mal payé ». Je devrais l’encadrer et me la coller sur un mur pour m’en souvenir à vie.
- Bon, ok.
- Mais vous êtes intéressé ?
- Bah euh. Je sais pas. Oui.
- Ah.
- Vous pouvez me parler du poste alors ? C’est responsable contenu, mais quel contenu ?
- Euh. Alors, le problème, c’est que, comment vous dire ? Je sais pas vraiment, faudrait que vous rencontriez la chef d’édition, mais elle est partie pour les six prochains mois et euh… je sais pas trop, c’est-à-dire que…
C’est-à-dire que je suis censé dire « non, monsieur, c’est trop mal payé, je refuse ». J’avais bien compris, mais c’est tellement rigolo. La discussion continue :
- C’est quoi son nom ?
- …
- Je vais prendre rendez-vous avec elle alors, elle revient quand ?
- …
Il finit par me donner ce que je veux.
- Voilà…
- Donc…
- Et bien…
- Soit…
- Alors au revoir.
- Voilà, au revoir.
Je retourne à mon bureau et là, figure-toi que la liste des postes disponibles vient tout juste d’être actualisée ! Et qu’est-ce qui a disparu ? Bingo ! Le poste de « responsable contenu internet » n’existe plus.
Par contre, il y a celui-là et franchement, j’adore le descriptif :
