Gorgona XII (mon combat pour 2010)

On va pas se mentir, cette fin d’année sent un peu la moule pas fraîche. Enfin, ma fin d’année, pour d’autres, c’est l’heure d’emménager dans des cent mètres carrés à Paris, faut relativiser. Donc, ce jeudi, quelques heures avant la belle fête de Noël, j’avais la tête dans le cul parce qu’on m’avait fait boire honteusement la veille (alors que je ne voulais pas en plus, c’est dingue).

Oui, faut quand même que j’explique, cette soirée sentait un peu la moule pas fraîche, elle aussi. J’avais moyennement envie de sortir, moyennement envie de boire de la bière et moyennement envie de dépenser de l’argent, alors quand à minuit, j’ai dit : « je rentre » et qu’on m’a poussé à rester, il était évident que mon lendemain ne serait pas un matin qui chante.

Bref, donc, après un Mojito Royal (le Mojito Royal, c’est dégueulasse comme un Mojito et ça gache du champagne, c’est un cocktail lose-lose) dans un bar parisien où bobos côtoient alcolos, je rentrais cahin-caha jusqu’à mon lit sachant très bien que le lendemain à 10h00 / 10h30 des ouvriers viendraient chez moi pour faire des travaux dans un lieu accessible uniquement par mon appartement, je suis béni, je vous dis.

M’écroulant sur mon matelas, je m’endors en quelques minutes et souhaite la mort successivement de mes potes qui m’ont forcé à boire (appelons un chat, un chat), des loups qui hululent dehors, du voisin qui fait une fête, de mon cerveau qui tambourine de chaque côté de mon crâne pour en sortir, de mon radio-réveil que j’ai oublié d’éteindre et de la sonnette de la porte qui vient de se mettre en marche.

Sonnette ? Porte ? Mais quelle heure est-il ? Ces cons d’ouvriers ne sont pas censés débarquer avant 10h00 ! Je me lève, l’esprit embrumé par un sommeil fort léger, j’arrive à la porte la moitié d’un pantalon enfilé autour d’un tee-shirt à l’envers, je dis « j’arriiiiiiiiiiiive », la sonnette retentit à nouveau, je reprends : “j’ai dit : “j’arrrrrrrrrrriiiiiiive”” (non, c’est vrai, merde), j’ouvre la porte : mais ce sont mes amis les ouvriers ! Je bafouille : « bah alors, vous deviez pas arriver à 10h30, petits cachottiers ? », « Non, on a fini plus tôt, du coup, on est venu direct ». Ah bande d’enflures. « Mais vous pouvez rester dans votre lit ». Merci, merci beaucoup, je suis encore chez moi, nom de nom. « Ahahahah, oui, je pense que c’est ce que je vais faire ».

Recontextualisons : nous étions donc le 24 décembre, il était 9h00, j’avais la gueule de bois et des ouvriers dans la courette derrière mon appart qui avaient ouvert en grand la fenêtre.

Une demi-heure plus tard, les deux travailleurs du matin se barrent et me laissent seul dans mon appartement dont la température dépassait à peine celle d’un congélateur avec mon mal de crâne et ma fatigue inhérente à un réveil trop spontané.

10h30, alors que je somnole en caleçon et pull trop grand sur mon canapé ne sachant pas quelle direction donnée à ma vie et présentement si je tente de me recoucher ou si je pars me laver (interrogation magistrale), la sonnette retentit à nouveau.

Je vais la débrancher, ça va pas faire un pli, moi.

Je m’extirpe difficilement de ma position larvée pour me traîner avec difficulté jusqu’à l’encadrement de la porte. J’ouvre, toujours en slip, c’est le facteur.

Le facteur qui me dit : « Bonjour monsieur, c’est bien vous, Arty Pop ? »… Euh oui… « Tenez, un recommandé ». Merde, je me dis, la loi Hadopi est passée et j’étais même pas au courant, j’ai pas reçu de mail, J’AI PAS REÇU DE MAIL NOM DE NOM ! Je signe et je lui dis : « Mais comment vous avez trouvé mon appartement ? ». Non, parce que mine de rien, c’est bien la première fois de ma vie qu’un facteur TROUVE mon logis. Pourtant, jusqu’ici je n’ai jamais été avare en information sur ma localisation. Ma précédente adresse indiquait : « escalier B, cinquième gauche », y’avait mon nom sur la porte et tout et tout. Bref, ne pas me trouver prouvait la mauvaise volonté à l’époque du facteur. Mais là… je ne mets même pas de numéro de boîte aux lettres. C’est l’adresse brut de décoffrage et il y a une centaine de logements à ce même numéro de rue, la porte est encaissée au fond d’un couloir obscur où les araignées sont reines. Je veux dire : on y va pas « comme ça », « pour le plaisir » et un facteur ne va sûrement pas se taper dix portes pour débusquer l’andouille à qui est adressé ce recommandé.

Sa réponse semble incongrue : « Ah bah, je vous ai pas trouvé dans le tableau des locataires [j'y suis pas] alors, j’ai agi par déduction et euh… voilà ». Il est mal à l’aise, je le sens, il a été rancardé par les gorgones qui me suivent depuis vingt ans maintenant et qui cherchent à me voler ma poussière de corne de licorne, je le sais, je le sens. Et si elles s’en emparent, je vous le dis comme je le pense, le monde est mal barré. À ce moment, le facteur tente de s’échapper : « Bon, bin, à la revoyure ! ». Oh non, pas si vite ! « Avoue, tu travailles pour cette salope de Gorgona XII ! Jamais tu n’auras ma poudre de licorne, tu entends ? JAMAIS ! ». « Non, monsieur, je vous assure que non ! ». Là-dessus, je saisis une araignée du couloir à pleine main, la jette à la figure du facteur. L’araignée, effrayée, appelle à l’aide ses congénères qui sautent toutes sur le facteur qui commence à hurler et à reculer quand de l’autre côté du couloir, une paire d’yeux s’éclaire, lançant des rayons paralysants, je saisis deux araignées et m’en protège le visage. Ces araignées ont une particularité, leur flanc est recouvert de mini-poils urticants et réfléchissants, le rayon est détourné vers le facteur qui se transforme immédiatement en statue de glace. Je jette les araignées dans le couloir – je suis arachnophobe – et cours jusqu’à mon appartement. La porte fermée, je m’écroule contre elle et m’évanouis.

À mon réveil, le calme semble être revenu, le recommandé est là, toujours là, il semble qu’il ne reste plus qu’à l’ouvrir. C’est une feuille, une simple feuille.

Sa lecture m’informe de ma mise en disponibilité de mon boulot immédiatement. J’ai plus besoin d’aller travailler, d’ailleurs, je ne suis plus vraiment désiré non plus. Je relis pour être sûr d’avoir bien compris. « Monsieur, vous êtes dorénavant un paria pour notre entreprise, merci d’éviter de venir afin de ne pas démotiver les troupes restantes ».

Les plans de Gorgona XII se font jour de manière éclatante : me privant de mon travail, elle m’assèche financièrement ce qui m’obligera à terme à mettre en vente ma poudre de licorne qui vaut une fortune sur le marché noir.

La salope.

Le PS cherche son secrétaire

Alors qu’aujourd’hui plus de 230 000 militants du PS vont voter pour élire leur premier secrétaire, rendons-lui un petit hommage par ce sketch de Groland diffusé il y a quelques semaines :

La banlieue rend fou, Paris rend con

Aujourd’hui, j’étais à Mouroux en Seine et Marne[1]. Tu connais pas Mouroux ? Rien d’étonnant : y’a même pas de Street View chez Google… Et quand bien même il y en aurait, d’ailleurs, je sais pas vraiment ce que la voiture de Google aurait photographié. Après un périple de deux heures pour réussir à atteindre le point de rendez-vous avec un client pour un publireportage (whouhou), j’étais sur le chemin du retour en train d’attendre l’autocar Darche-Gros n°17 qui devait me prendre à la station Voisins et me ramener vers un semblant de civilisation, à savoir Marne-la-Vallée. Je m’ennuyais si fermement que mon esprit divaguant arriva à une conclusion inattaquable : la Seine et Marne était un département créé pour parquer les participants de l’émission Confessions Intimes. Mouroux, ça sentait la misère à deux kilomètres autour de soi. Des mecs en jogging trop court sur des paires de baskets Kiabi, le torse affublé d’un tee-shirt blanc argenté où les lettres Rivaldi concourraient à accentuer chacune l’effet ostentatoire de cette tristesse banlieusarde.

Sur la D394, donc, où le n°17 passe environ une fois toutes les heures, j’ai appris que 22 000 voitures empruntaient cette route. Du coup, j’ai dû en voir passer pas loin de mille pendant les quarante-cinq minutes où j’ai attendu son arrivée. Ce qui m’a permis d’apprécier les efforts municipaux pour que la commune puisse rivaliser avec les plus grandes cités de France. Et par « plus grandes cités de France », j’entends des villes comme Varinfroy, Mareuil-sur-Ourcq ou bien encore la mégalopole de Crépy-en-Valois (qui a son propre chemin de fer).

Ça bouge à Mouroux

Par exemple, la Fête Foraine de Coulomiers avec le Foirail de la Sucrerie organisé par la Frite Briarde, la Grande Brocante de Pommeuse à Tresmes et surtout, surtout le Loto avec un séjour d’une semaine pour deux personnes dans le Jura. Il y avait aussi le Rage-Festival avec en vedette Arkhonist (du « melodeath »), Space Goats, Mugg et Orphee’s Cry (clairement le seul groupe potable du lot - ils sont tous sur Myspace, t’as qu’à googler si tu veux écouter), le Bingo où l’on pouvait remporter un « Panier Garni » mais aussi un téléviseur LCD et puis n’oublions pas l’inauguration du plus grand complexe discothèque du 77, le ShowRoom qui promet trois salles pour trois ambiances.

Heureusement pour moi, le bus a fini par arriver et j’ai pu m’installer confortablement. J’ai même commencé de lire, mais c’était sans compter sur la femme derrière moi qui s’adressait à un homme effacé de l’autre côté de l’allée centrale à coups de : « Ah non, les chiffres, tu peux me les demander, mais je te les donne pas. Avec toi, c’est toujours pareil, tu es lâche, faible, si je te raconte ce qui s’est dit, tu feras rien de toute façon, t’iras voir Michel et tu lui diras ce que je t’ai dit, alors excuse-moi, mais c’est non. Et puis, je l’ai dit à Gabriel, et Gabriel, il s’en fout parce qu’on sait bien qu’il n’est pas au courant de ce qui se passe ». Du Confessions Intimes, te dis-je.

Faudrait que les mecs de Kourtrajmé, ils aient les couilles d’aller filmer dans ces banlieues, tiens. Ça les changerait de leurs faux documentaires sur des trafiquants de chite à la petite semaine de Montfermeil. Ah mais ouais, c’est moins glamour, hein, messieurs les branchouillés du 93. Ici, ça sent la vache et la campagne, hein. T’as les bottes crotteuses qui te remontent au-dessus du genou. Y’a du tracteur qui bloque l’unique simple voie qui va à la ville. Aha ! On les voit moins, là, les Romain Gavras et les Ladj Ly. Plus personne ! C’est le silence total, les mecs. Pas les couilles d’aller tremper vos Air Max dans la boue ! Ah, je te jure… triste jeunesse…

[1] J’encadre pas la Seine et Marne, je sais pas pourquoi. Peut-être parce que j’y ai vécu trois ans et que ce climat pluvieux, cette tristesse dans le ton des couleurs, ce sentiment de vivre quotidiennement dans un mélodrame de classe moyenne m’ont porté sur les nerfs.

Des comptes horaires

La semaine dernière, nous avons reçu un mail absolument hilarant de notre directeur des ressources humaines, un type particulièrement balèze qui vient de l’univers bancaire, autant dire qu’il connaît toutes les subtilités de la presse.

Trêves de plaisanteries, il est très fort en langue de bois. Il parle des plombes pour te dire qu’il ne sait pas ce que l’avenir te réservera. Du genre, à propos de la revente toujours d’actualité de notre pôle : « Les prochains mois devraient permettre de dégager plusieurs pistes de réflexions sur la cession des titres en instance de revente. Diverses options sont en cours d’analyse et nous sommes au croisement d’un carrefour qui dictera d’ici une durée encore non connue l’avenir des prochains mois pour vos journaux ».

Ainsi, disais-je, on reçoit un mail pour nous expliquer que le lundi de Pentecôte qui était férié, finalement, bah, il l’est plus. Enfin, si, c’est comme le patron veut : ou il est férié, et le patron, il paie en se sacrifiant la part patronale de la taxe de solidarité qui doit enrichir les caisses vides de l’État, ou bien il n’est pas férié et les salariés doivent travailler les heures qu’on leur a accordées en mai dernier.

Bonjour à tous,
Comme vous le savez, la législation concernant la journée de solidarité a changé il y a quelques mois. Pour mémoire : la journée de solidarité est maintenue ; le Lundi de Pentecôte peut redevenir férié et chômé comme il l’était jusqu’en 2004 ; pour 2008, l’employeur a la faculté de définir unilatéralement les modalités d’accomplissement de cette journée, après consultation des Instances Représentatives du Personnel.
Pour 2008 : le printemps dernier, notre société avait décidé que le Lundi de Pentecôte 2008 (soit le 12 mai 2008) serait chômé et payé. En conséquence, après consultation des comités d’entreprise, il a été décidé que la journée de solidarité serait accomplie de la façon suivante dans toutes les entités du groupe :

Attention, un peu de suspens : nous allons donc devoir rattraper nos heures injustement chômées en mai dernier tout le monde doit être logé à la même enseigne, alors on vient nous dire quand il faut travailler plus (pour gagner pareil) :

– Pour les salariés soumis à l’horaire collectif : travail 1 heure de plus pendant 7 vendredis (soit 7 journées travaillées pendant 8 heures au lieu de 7 heures) d’ici le 31 décembre 2008.
– Pour les salariés au forfait annuel jours : augmentation de la durée de travail de 7 heures d’ici le 31 décembre 2008, selon des modalités à déterminer avec leur manager.

Bon, alors, autant si on bosse comme OS avec un nombre de pièces à réaliser par jour, je comprends un peu comment on définit le fait de travailler une heure de plus pendant sept vendredis, mais alors dans un métier comme le mien où en gros toutes les semaines ou mois, le journal sort, je vois vraiment pas à quoi ça peut servir.

En tout cas, il peut se toucher, le DRH, sinon je vais compter les jours de bouclage où je reste jusqu’à vingt heures et on va commencer à parler un peu plus sérieusement de deux mots qui lui brûlent les oreilles : « heures supplémentaires ».

Il fake y croire

Parmi les trucs géniaux d’Internet (mis à part de faire perdre son temps au travail et dans sa vie au point que lorsqu’on s’allonge sur son lit de mort avec toute sa famille à son chevet, on ne peut pas s’empêcher de laisser échapper au moment où la grande faucheuse nous saisit : « Non, pas déjà, faut que je checke mes mails »), il y a le concept d’ami. Mais rien à voir avec les amis en fait.

Non, les amis d’Internet, tu les connais pas, tu les as jamais vus et t’as jamais reniflé leur odeur. En tout cas, au début. Tu parles parfois avec eux parce que vous partagez le même intérêt pour le fromage de tête à l’anciennne ou bien une passion commune pour une chanteuse has been des années quatre-vingts.

Enfin, on écrit « amis », mais c’est surtout depuis MySpace et FaceBook. Avant, pour les plus roots, quand on était sur un même newsgroup, on s’appelait : « les gens d’Internet » comme une nébuleuse à part entière où chacun derrière son ordinateur mêlait le sang et la sueur de ses doigts à taper des petits messages où « kikoo lol » n’existait pas.

Parce qu’on n’est pas des sauvages, les gens d’Internet, on s’intéresse un peu à eux. Forcément, quand on passe autant de temps à cliquer sur le bouton « Rafraîchir » de sa page Flickr pour voir si quelqu’un a laissé un commentaire sur la dernière photo de son morveux braillard (commentaire qui doit impérativement commencé par : « Oh, il est trop chou »), on finit inéluctablement par avoir envie de connaître la / les tête / s de son / ses interlocuteur / s.

Et la rencontre est à double tranchant, surtout quand d’un seul coup, tu t’aperçois que tu taillais le bout de gras dans un forum de cinéma avec un collectionneur de boîtes de Polly Pocket encore scellées. Ou pire, tu constates que ce type qui commente chez toi est en fait un joueur de Magic.

Vu par l’autre bout de la lorgnette – ce qui touche plus facilement les paranos comme moi – on se dit : « oh mon Dieu, il / elle va me trouver trop con et ne plus jamais me lire, tellement que je suis naze ». Après on scrute ses messages pour voir si la personne rencontrée te réécrit, et si dans les trois jours, elle ne te parle plus, ça te conforte dans ta parano en même temps que cela blesse ton amour-propre (qui, cela dit, n’existe plus depuis le jour où tu t’es déguisé en John Travolta pour passer une colle de math).

Et puis, il y a le physique qui joue forcément un rôle, mais mineur parce que s’il y a un vague sentiment de séduction, ça reste très distant et platonique (après tout c’est quelqu’un d’Internet, si ça se trouve c’est un gros pervers).

Bref, sur Internet, c’est un peu comme la vraie vie, le succès de l’amitié tient à peu de choses et la notion d’ami a à peu près autant de sens qu’un ballet d’Autant en Emporte le vent avec Fidel Castro dans le rôle de Mammy.

Et puis, il y a des rencontres disons un peu miraculeuses où l’on finit par entrevoir dans l’autre un copain qui pourrait bien devenir un ami.

C’est rare, mais ça arrive.

Parlant de ça, si tu veux être mon ami (tu ne le regretteras pas), viens donc m’aider pour mon déménagement à la fin du mois. Comme disaient les Forbans : « C’est sympa tu verras ».