On va pas se mentir, cette fin d’année sent un peu la moule pas fraîche. Enfin, ma fin d’année, pour d’autres, c’est l’heure d’emménager dans des cent mètres carrés à Paris, faut relativiser. Donc, ce jeudi, quelques heures avant la belle fête de Noël, j’avais la tête dans le cul parce qu’on m’avait fait boire honteusement la veille (alors que je ne voulais pas en plus, c’est dingue).
Oui, faut quand même que j’explique, cette soirée sentait un peu la moule pas fraîche, elle aussi. J’avais moyennement envie de sortir, moyennement envie de boire de la bière et moyennement envie de dépenser de l’argent, alors quand à minuit, j’ai dit : « je rentre » et qu’on m’a poussé à rester, il était évident que mon lendemain ne serait pas un matin qui chante.
Bref, donc, après un Mojito Royal (le Mojito Royal, c’est dégueulasse comme un Mojito et ça gache du champagne, c’est un cocktail lose-lose) dans un bar parisien où bobos côtoient alcolos, je rentrais cahin-caha jusqu’à mon lit sachant très bien que le lendemain à 10h00 / 10h30 des ouvriers viendraient chez moi pour faire des travaux dans un lieu accessible uniquement par mon appartement, je suis béni, je vous dis.
M’écroulant sur mon matelas, je m’endors en quelques minutes et souhaite la mort successivement de mes potes qui m’ont forcé à boire (appelons un chat, un chat), des loups qui hululent dehors, du voisin qui fait une fête, de mon cerveau qui tambourine de chaque côté de mon crâne pour en sortir, de mon radio-réveil que j’ai oublié d’éteindre et de la sonnette de la porte qui vient de se mettre en marche.
Sonnette ? Porte ? Mais quelle heure est-il ? Ces cons d’ouvriers ne sont pas censés débarquer avant 10h00 ! Je me lève, l’esprit embrumé par un sommeil fort léger, j’arrive à la porte la moitié d’un pantalon enfilé autour d’un tee-shirt à l’envers, je dis « j’arriiiiiiiiiiiive », la sonnette retentit à nouveau, je reprends : “j’ai dit : “j’arrrrrrrrrrriiiiiiive”” (non, c’est vrai, merde), j’ouvre la porte : mais ce sont mes amis les ouvriers ! Je bafouille : « bah alors, vous deviez pas arriver à 10h30, petits cachottiers ? », « Non, on a fini plus tôt, du coup, on est venu direct ». Ah bande d’enflures. « Mais vous pouvez rester dans votre lit ». Merci, merci beaucoup, je suis encore chez moi, nom de nom. « Ahahahah, oui, je pense que c’est ce que je vais faire ».
Recontextualisons : nous étions donc le 24 décembre, il était 9h00, j’avais la gueule de bois et des ouvriers dans la courette derrière mon appart qui avaient ouvert en grand la fenêtre.
Une demi-heure plus tard, les deux travailleurs du matin se barrent et me laissent seul dans mon appartement dont la température dépassait à peine celle d’un congélateur avec mon mal de crâne et ma fatigue inhérente à un réveil trop spontané.
10h30, alors que je somnole en caleçon et pull trop grand sur mon canapé ne sachant pas quelle direction donnée à ma vie et présentement si je tente de me recoucher ou si je pars me laver (interrogation magistrale), la sonnette retentit à nouveau.
Je vais la débrancher, ça va pas faire un pli, moi.
Je m’extirpe difficilement de ma position larvée pour me traîner avec difficulté jusqu’à l’encadrement de la porte. J’ouvre, toujours en slip, c’est le facteur.
Le facteur qui me dit : « Bonjour monsieur, c’est bien vous, Arty Pop ? »… Euh oui… « Tenez, un recommandé ». Merde, je me dis, la loi Hadopi est passée et j’étais même pas au courant, j’ai pas reçu de mail, J’AI PAS REÇU DE MAIL NOM DE NOM ! Je signe et je lui dis : « Mais comment vous avez trouvé mon appartement ? ». Non, parce que mine de rien, c’est bien la première fois de ma vie qu’un facteur TROUVE mon logis. Pourtant, jusqu’ici je n’ai jamais été avare en information sur ma localisation. Ma précédente adresse indiquait : « escalier B, cinquième gauche », y’avait mon nom sur la porte et tout et tout. Bref, ne pas me trouver prouvait la mauvaise volonté à l’époque du facteur. Mais là… je ne mets même pas de numéro de boîte aux lettres. C’est l’adresse brut de décoffrage et il y a une centaine de logements à ce même numéro de rue, la porte est encaissée au fond d’un couloir obscur où les araignées sont reines. Je veux dire : on y va pas « comme ça », « pour le plaisir » et un facteur ne va sûrement pas se taper dix portes pour débusquer l’andouille à qui est adressé ce recommandé.
Sa réponse semble incongrue : « Ah bah, je vous ai pas trouvé dans le tableau des locataires [j'y suis pas] alors, j’ai agi par déduction et euh… voilà ». Il est mal à l’aise, je le sens, il a été rancardé par les gorgones qui me suivent depuis vingt ans maintenant et qui cherchent à me voler ma poussière de corne de licorne, je le sais, je le sens. Et si elles s’en emparent, je vous le dis comme je le pense, le monde est mal barré. À ce moment, le facteur tente de s’échapper : « Bon, bin, à la revoyure ! ». Oh non, pas si vite ! « Avoue, tu travailles pour cette salope de Gorgona XII ! Jamais tu n’auras ma poudre de licorne, tu entends ? JAMAIS ! ». « Non, monsieur, je vous assure que non ! ». Là-dessus, je saisis une araignée du couloir à pleine main, la jette à la figure du facteur. L’araignée, effrayée, appelle à l’aide ses congénères qui sautent toutes sur le facteur qui commence à hurler et à reculer quand de l’autre côté du couloir, une paire d’yeux s’éclaire, lançant des rayons paralysants, je saisis deux araignées et m’en protège le visage. Ces araignées ont une particularité, leur flanc est recouvert de mini-poils urticants et réfléchissants, le rayon est détourné vers le facteur qui se transforme immédiatement en statue de glace. Je jette les araignées dans le couloir – je suis arachnophobe – et cours jusqu’à mon appartement. La porte fermée, je m’écroule contre elle et m’évanouis.
À mon réveil, le calme semble être revenu, le recommandé est là, toujours là, il semble qu’il ne reste plus qu’à l’ouvrir. C’est une feuille, une simple feuille.
Sa lecture m’informe de ma mise en disponibilité de mon boulot immédiatement. J’ai plus besoin d’aller travailler, d’ailleurs, je ne suis plus vraiment désiré non plus. Je relis pour être sûr d’avoir bien compris. « Monsieur, vous êtes dorénavant un paria pour notre entreprise, merci d’éviter de venir afin de ne pas démotiver les troupes restantes ».
Les plans de Gorgona XII se font jour de manière éclatante : me privant de mon travail, elle m’assèche financièrement ce qui m’obligera à terme à mettre en vente ma poudre de licorne qui vaut une fortune sur le marché noir.
La salope.
