C’est LA CRISE
25 août
Je m’en voudrais de vous mettre en panique, mais il faut que ça sorte : c’est LA CRISE. Oui, je sais, ça fait mal à entendre, mais c’est pas en se bouchant le nez, les oreilles et en se cachant les yeux qu’on va s’en tirer. Non. Faut mettre les choses en perspective, là. Faut que le bouzin avance. On peut plus vraiment attendre, là, faut bouger.
En même temps, ça date pas d’hier que c’est LA CRISE. Personnellement, la première fois que c’était LA CRISE, j’étais pas né. C’était en 1929. Après, la seconde fois qu’on m’a dit : « c’est LA CRISE« , j’étais toujours pas né, ça s’appelait la CRISE DU PÉTROLE, et la France perdait LE PLEIN EMPLOI. Le chômage pointait à l’usine plus souvent que les salariés. Ensuite, en 1981, c’était LA CRISE. Enfin, dans ma famille de droite, c’était la grosse CRISE. Tous ces communo-trotskiste qui allait violer nos enfants, laissez-moi vous dire, on n’en menait pas large. J’avais pas vraiment l’âge de comprendre l’importance de CETTE CRISE, mais on est resté caché deux ans dans la cave. En 1986, on pouvait enfin respirer. On allait enfin SORTIR DE LA CRISE.
Mais l’espérance n’a pas duré : en 1988, bâm ! comme un Spitfire s’écrasant sur un Panzer, c’était de nouveau LA CRISE. Moi, à cette époque, je courais dans les vertes prairies des vallées de Stuttgart. Je n’avais même pas idée que c’était déjà LA CRISE. Et puis, j’ai continué de brillantes études de médecine légale. Enfin, j’aurais dû, mais le destin a basculé en ma défaveur à la fin de mon année de terminale. C’était probablement toujours LA CRISE dehors, mais c’était surtout LA CRISE dans ma tête. Le début de celle de l’adolescence (tardive pour moi, mais c’est normal, j’avais un an d’avance, j’étais trop fortiche) (en fait, j’ai sauté la seconde année de maternelle, mais chut) (je continue de dire que j’avais un an d’avance, ça fait comme si je venais de remporter les quatre à la suite dans Questions pour un champion) (la psychologue était venue me voir au cours d’une récréation pendant la maternelle parce que j’allais pas jouer avec les autres dehors et que je préférais rester dessiner des modules lunaires) (elle en avait conclu que j’étais une sorte de génie) (alors elle m’a dit : « moi vivante, ce petit ne fera pas une année de plus en maternelle ») (elle a eu le nez creux, car j’ai mis six mois de plus que les autres à savoir lire et écrire).
Enfin, bref, j’ai fini par intégrer le marché de l’emploi en 2000. J’ai commencé à bosser, mais là, on m’a dit : Romain, on veut pas te paniquer, mais trouver du boulot, c’est difficile, parce que c’est LA CRISE. Internet promettait, j’ai commencé à travailler dans une rédaction on-line, WordPress n’existait pas, et paf en 2001, les Deux Tours se sont effondrées, et on a basculé irrémédiablement dans LA CRISE, mais j’avoue que ça faisait tellement longtemps que j’y étais que j’ai pas bien remarqué de différence. Ensuite, la bulle internet a explosé, c’était LA CRISE, et j’ai été licencié car la société fermait. Arrivé au chômage, on m’a dit : « Mon bon monsieur, vous êtes bien gentil, mais en ce moment, c’est LA CRISE, ça va être dur de retrouver du travail ». Au bout d’un certain temps (j’avais eu le loisir de refaire toutes mes jaquettes de cassettes vidéos) (je les ai jetées depuis, hélas) (quand j’y pense tout ce travail pour rien), j’ai fini par trouver un boulot, j’ai tenté de négocier le salaire, mais on m’a assez vite arrêté : « C’est LA CRISE dans la presse, ce sera ça et ce sera pas négociable ». J’étais pas vraiment en mesure de faire la fine bouche.
Ensuite, j’ai été débauché pour une autre société. C’était en 2004 et j’avais fini par croire qu’on ne toucherait jamais le fond de LA CRISE. Mon éditeur m’avait convoqué : « Romain, mauvaise nouvelle, on va pas pouvoir t’augmenter : ces connards de Prisma ont cassé le marché de la presse télé avec les quinzomadaires, c’est LA CRISE comme jamais, notre croissance est passée de 19% à 18%, les actionnaires sont furax, et la participation va être réduite au quart de ce qu’elle était ». Deux ans plus tard, on nous vendait en raison d’une « CRISE conjoncturelle » qui ne permettait pas de revenir au taux de croissance voulu. Puis, ça a été LA CRISE des subprimes. Les banques ont manqué faire faillite, le CAC40 a perdu -0,002% sur l’année, mais tous les matins, on nous disait : « les titres dévissent, c’est LA CRISE DES MARCHÉS BOURSIERS », on a eu peur, on a tout vendu.
En 2009, la chef de publicité du journal m’a convoqué à son tour pour me dire que c’était la plus grosse CRISE cette année et qu’on ferait jamais le chiffre. C’était trop de CRISES d’un seul coup et les chefs ont décidé de fermer le magazine. Du côté des banques, la CRISE leur a permis d’avoir la majorité des bonus promis, mais ça a rien à voir, tu mélanges tout, c’est bien la peine de faire semblant de savoir de quoi tu parles.
J’ai attaqué 2010 avec un Président de la République qui promettait qu’on allait sortir de LA CRISE, mais cet été, on nous l’a bien répété : LA CRISE n’est pas derrière nous, on va encore dérouiller sévère. Je suis pas encore aux ASSEDIC, mais l’organisme financé par mon entreprise pour m’aider à retrouver du travail me l’a dit très clairement : « Monsieur, le CDI aujourd’hui est un contrat appelé à disparaître parce que, vous comprenez, avec LA CRISE, les entreprises ne peuvent plus se permettre de garder un salarié à durée indéterminée ». J’ai dit que je m’en doutais. Bah ouais, j’y ai dit, je sais bien, c’est LA CRISE.
Au revoir la génération X, bienvenue la génération crise.




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