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Catégorie : Entrailles du journalisme

Ken Bone : haro sur le héros

Depuis dimanche dernier, l’Amérique et Internet se sont trouvé un nouveau héros : Kenneth Bone. Si vous êtes sur ce blorg, vous en avez forcément entendu parler, c’est ce gros type sympatoche et rondouillard avec un gilet rouge qui a posé une question qui a “élevé” le débat selon la grande majorité des journaux : du New York Times au Washington Post à Libération en passant par Slate, 20 Minutes et (je n’ai pas vérifié, mais très certainement) Direct Matin. Il a aussi été invité sur tous les plateaux de télé US.

Et puis, avant-hier, Ken Bone a eu une idée de génie : il a fait un AMA sur Reddit (un AMA c’est un “Ask Me Anything” : on pouvait lui poser toutes les questions qu’on voulait) (Reddit, c’est une plateforme de partage de contenus) (vous êtes lourds ou vous le faites exprès ?). Sauf que Ken Bone a été con : il a utilisé son ancien blase (StanGibson18) plutôt que de se créer un nouveau compte.

Conséquence de cette légèreté, un journaliste de Gizmodo a eu l’illumination fabuleuse de remonter son historique sur Reddit. Et – mon Dieu ! – Ken Bone avait commenté une photo sur le forum “bodyperfection” en disant qu’une femme était belle. Il a aussi dit que sa vasectomie, c’était super et deux trois autres trucs dont en vrai je n’ai rien à foutre, ce n’est pas pour ça que j’écris ce post.

En fait, deux choses m’énervent à m’en faire péter l’élastique de mon slip dans cette histoire.

D’abord, c’est que la question de Ken Bone est bête. Vraiment bête. Et s’il a eu cette gloire, c’est parce qu’il est rondouillard et qu’il a un gilet rouge. Et c’est tout. Ne pas le voir, c’est déjà une erreur dans laquelle quasiment tous les journalistes sont tombés sauf Gizmodo, sous la plume de Sophie Kleeman. Pourquoi sa question est bête ? Je vous explique.

Il demande aux candidats comment conserver son job (qui est de travailler dans une mine de charbon pour produire de l’électricité) TOUT EN s’assurant que le réchauffement climatique cesse. Ce n’est pas possible. Ken Bone devra changer de travail. Si vous ne comprenez pas, je vous refais la question en mode bobo pour que ça vous soit accessible

Mme hidalgo, qu’est-ce que vous comptez faire pour arrêter les automobilistes dans Paris de nous pourrir avec leur pollution sachant que je suis un conducteur forcené et que je refuse de ne pas prendre ma voiture ?

Vous pigez mieux ? Bravo.

Ensuite, et c’est vraiment ça qui me rend fou, c’est cette histoire de transformer Bone en paria parce qu’il n’est pas un putain de saint. Et c’est à nouveau Gizmodo, comme je l’expliquais en préambule, qui a eu l’idée géniale de fouiller son historique. Sauf que cette fois-ci, c’est William Turton l’auteur de l’article. Voici sa photo :

William Turton

Pourquoi Gizmodo, blog plutôt consacré à la science, publie une telle merde ? Je n’en sais rien. Turton a été recruté en avril dernier pour couvrir des sujets autour de la cybersécurité et le monde des hackers (son acte de gloire, semble-t-il, est d’avoir interviewé l’équipe qui a piraté Xbox Live en 2014, autant dire un truc dont on a absolument rien à foutre). Mais n’oublions tout de même pas que Gizmodo appartient au même groupe que la plateforme-poubelle Gawker (site qui a fermé il y a quelques semaines) où l’article de Turton aurait eu toute sa place.

Et bien sûr, tous les journaux qui s’étaient enflammés en béatifiant Ken Bone ont repris cette information totalement stupide pour le broyer dont des journaux “sérieux” (New York Times, Slate, Le Monde…)

Et ce Turton, qui doit se branler la nouille devant les RT et les likes, pense certainement qu’il mérite le prix Pulitzer parce qu’il a fouillé un historique du web.

Ça me SIDÈRE. Cette facilité d’accès à des informations totalement stériles grâce à Internet fait croire à des journalistes comme Turton qu’ils sont des descendants d’Albert Londres. Désolé William Turton, mais toi et les tiens, vous êtes de la grosse merde. Ta Google enquête sur Ken Bone est pourrie. Regarde plutôt ton propre historique avec tes putains de “two girls one cup” que tu mates en “private tab” persuadé de niquer le système et d’être un informaticien de génie.

Voilà ce que m’inspire l’affaire Bone : une totale absence d’empathie humaine pour faire un article pute à clic. Rien de nouveau, mais ça me débecte. D’autant plus quand tous les vrais et grands journaux reprennent l’information. Ceux qui s’engouffrent dans ce chemin n’ont pas de race et devraient rendre leur carte de presse. La lie de l’humanité, c’est celle qui a cru faire un bon coup en fouillant les poubelles du web de Ken Bone.

Mais le plus drôle, c’est que la seule vraie bonne réflexion sur Bone, c’est que sa question était naze, mais quand il faut réfléchir, ça fait moins vendre qu’un historique de cul.

Allez tous crever.

Cahiers interdits (4) / Un succès qui dérange

Pendant 4 ans, Gaston Petipetons fut journaliste dans un magazine consacré à la télévision. Quarante ans plus tard, en fouillant dans les affaires de son mari, sa veuve a retrouvé ces cahiers qu’il rédigea à l’époque et qui constitue un témoignage bouleversant sur le métier de journaliste au début de ce millénaire. C’est ce que nous vous proposons de lire aujourd’hui.

Si vous avez manqué le début…
Le premier épisode.
Le second épisode.
Le troisième épisode.

Le boulot de journaliste

Vendredi 4 novembre 2011

A la cantine, chaque midi, c’est la catharsis. On évacue tous les sujets qui nous brûlent les intestins. Et comme on passe dix à douze heures ensemble, autant dire qu’on en a souvent pas mal sur la patate. En fait, c’est pas qu’on se déteste, mais par moment, ça ressemble un peu à de la haine quand même. Surtout quand il y a un voyage de presse à l’horizon et qu’on veut tous y aller (ou tous ne pas y aller, mais c’est une autre histoire). Et la cantine, c’est aussi l’occasion pour les “anciens” de la rédaction de nous prodiguer de bons conseils pour notre survie dans l’entreprise ainsi que de nous faire revivre leur propre histoire, un peu comme les mecs se racontent leurs blessures de guerre dans les films d’actions. “Tu vois Chico, ça, c’est une balle de long-rifle qui m’a touché pendant une interview de Mimi Mathy. Elle est passée à ça de mon bulbe rachidien. J’ai manqué finir ma vie avec en entendant pour la millième fois qu’elle aimerait refaire un one-woman-show”.

Michel, notre rédacteur en chef adjoint, dix ans de maison, a plein d’anecdotes en stock. l’autre jour, il nous a raconté une histoire qui datait de 2003. Il était alors rédacteur et pas “en chef adjoint”, et il se fait convoquer dans le bureau de la Chef, un lundi matin, le jour du bouclage. “Michel”, lui dit-elle, “on change l’article de une, on va faire un truc sur la Star Academy : l’émission de samedi a cartonné donc il faut un sujet là-dessus dans le journal”. Ok, dit en substance Michel. Et la Chef ajoute : “Le titre, c’est : ‘Star Academy : l’émission qui dérange’, sors du bureau maintenant, tu as jusqu’à 14 heures”.

J’arrête alors Michel dans son l’histoire et je lui demande : “Mais… Tu as fait quoi alors ? Tu as trouvé qui l’émission dérangeait ?”. Et il me répond : “Ouh la ! Oui. L’émission dérangeait les producteurs parce qu’elle avait trop de succès, elle dérangeait les autres chaînes parce qu’elle faisait trop d’audience, elle dérangeait les artistes qui n’étaient pas invités. Elle dérangeait tout le monde”.

starac2

Et voilà donc qu’aujourd’hui, vendredi, c’est moi qui suis convoqué dans le bureau de la Chef. A l’intérieur, il y a les chefs de rubrique, les rédacteurs en chef adjoint. Tout le monde planche sur la couverture. Au fond de la pièce, sous la fenêtre, il y a un énorme crocodile qui ressemble à celui de Lacoste, en porcelaine, je crois. Quand je l’ai vu, je me suis mis à appeler son bureau “l’antre du dragon”, et moi, je suis un hobbit. Le matin, nous avons fait comme chaque vendredi notre conférence de rédaction. Elle est arrivée en retard alors j’avais un espoir, c’était de parler avant qu’elle ne débarque. Chacun de nous ayant son petit domaine de prédilection, on organise un tour de table, je suis toujours le dernier à prendre la parole, juste avant qu’on attaque la “semaine télé” proprement dite avec les grands événements des sept jours à venir pour décider des sujets. Je prie pour passer avant qu’elle n’arrive, et je fais de gros regards au rédacteur en chef adjoint pour qu’il me permette de parler avant la fin du tour de table.

Hélas, il ne comprend pas ma détresse et je vois les minutes passer et les risques qu’elle arrive avant que je parle de plus en plus élevés. Finalement, elle arrive au moment où je dois parler. Du coup, elle n’écoute rien de ce que je dis, mais ponctue toutes mes propositions de “So what ?”, “Next” évocateurs de l’intérêt qu’elle leur porte. Je finis mon intervention par rappeler que j’ai vu le Twilight 4 et que j’ai une interview Robert Pattinson.

C’est donc pour Twilight que je suis convoqué en ce début d’après-midi : doit-on faire la couverture sur le film ou pas ? Quand soudain, une fulgurance d’un journaliste dans la salle donne la réponse à l’auditoire : “On pourrait titrer : Twilight 4 / Les ados adorent, les parents s’inquiètent“. Banco, dit ma Chef et je suis éconduit du bureau si vite que j’ai à peine le temps de me retourner pour dire :

– Mais ils s’inquiètent de quoi, les parents ?
– Tu trouveras bien.

twilight

Cahiers interdits (3) / Revenir au top

De 2011 à 2013, Gaston Petipetons était journaliste dans un magazine consacré à la télévision(1). Après son licenciement, il a disparu de la surface de la planète. Où ? Nul ne le sait. Quarante ans plus tard, en rangeant les affaires de son mari pour les mettre au grenier, sa veuve a retrouvé des cahiers qu’il rédigea tout au long de cette période et qui constitue un témoignage bouleversant sur le métier de journaliste au début de ce millénaire, à l’heure où la presse balbutiait sur Internet et où le modèle économique du « papier » périclitait lentement mais sûrement. Elle nous les a confiés. C’est ce que nous vous proposons de lire aujourd’hui.

Par respect pour son auteur, nous retranscrivons ces cahiers tels qu’ils ont été rédigés et dans l’ordre de leur écriture qui ne suit, semble-t-il, pas l’ordre chronologique des événements.

Que toutes les nouvelles générations de journalistes y trouvent ici un manifeste vibrant sur ce métier magnifique ainsi qu’une source d’inspiration pour l’avenir.

(1) la télévision était un support de projection (souvent familiale, installée dans le salon) qui permettait à tout un chacun de profiter de vidéos dans un ordre prédéfini par une série de producteurs regroupés ensemble sous l’appellation de « chaîne ». Un peu comme une liste de lecture sur YouTube aujourd’hui.

Le premier épisode.
Le second épisode.

Le boulot de journaliste

Lundi 23 avril 2012

Le journal est enfin sorti, je respire. J’ai quand même un peu peur de ce qu’il va se passer maintenant, mais au moins, la star a eu sa couverture.  Il y a deux mois, le chanteur en vogue K Ramel sortait un nouvel album. On a demandé une interview à la maison de disque et – comme d’habitude – un petit jeu de dupe s’est mis en place. Ça ressemble à du marchandage de tapis par téléphone. L’attaché de presse nous dit : “c’est ok pour l’interview, MAIS il fait la couverture du journal”. Alors, comme à mon petit niveau, j’ai aucune marge de manœuvre, je dois aller voir la chef dans son bureau qui dit en général : “C’est nous qui décidons de la couverture, pas eux”. Alors, je reviens au téléphone, je bafouille du : “Oui, non, peut-être, vous comprenez, c’est difficile de s’engager”. Alors, l’attaché de presse répond : “Très bien, pas d’interview”.  Conséquence, je retourne dans le bureau de la chef. Et ainsi de suite. Souvent, j’ai envie de dire à l’attaché de presse : “Appelle ma chef, elle te dira”, mais la chef n’aime pas répondre au téléphone. Son objectif à elle est simple : avoir l’interview sans promettre la couverture. L’objectif de l’attaché de presse est simple : avoir la couverture. Mon objectif est simple : ne pas me faire virer.

Finalement, ma chef accepte la couverture. Enfin, c’est pas très clair, elle a pas vraiment dit “oui”, on m’a surtout demandé de mentir pour avoir l’interview. On organise tout de même une séance photo  pendant laquelle il y a bataille entre le photographe et moi : je veux 45 minutes d’interview, mais le photographe veut deux heures pour les photos et on a l’artiste pour une heure et demi.

Après des palabres interminables, j’ai mon interview, on a les photos (reste encore à les faire voir à l’artiste pour validation) et, roule ma poule, tout est bon pour la couverture du numéro 1853. Cool, cool, cool.

Patatatras, l’artiste en question publie sur son compte Twitter une demi-heure après la séance photo : “Je fais la couverture du prochain magazine machin”.  Ce faux-pas devient le prétexte idéale pour ma chef : “On ne fera pas la couv sur lui”. Parce que dans la presse magazine comme la notre, on est à couteaux tirés sur les couvertures. C’est la clef de voûte de tout notre système. Et c’est un secret jalousement gardé par chaque titre. Une information confidentielle au plus haut point. Si un concurrent connaît notre couverture, c’est comme si Al-Qaeda avait vent des prochains tirs américains au Pakistan.

Finalement, avec trois semaines de retard (et quelques engueulades avec les attachés de presse), on décide tout de même de faire la couverture avec K Ramel. J’écris l’interview, je donne mon texte, je le réécris, il est validé et passe en maquette.

Pendant ce temps, ma chef, le directeur artistique et le rédacteur en chef adjoint cogitent sur la couverture. J’aime pas trop ça, car du coup, je suis en première ligne d’infanterie : une connerie, une erreur, quoi que ce soit, c’est pour ma gueule. Alors, quand on me convoque pour discuter de la phrase d’accroche, je suis dans mes petits souliers.

  • Gaston, tu peux venir ?, me demande-t-on
  • J’arrive. Oui ?
  • Qu’est-ce qu’il t’a dit K Ramel dans l’interview ?
  • Bah, pleins de trucs. Mais bon, j’ai quasi tout mis.
  • Dans tes chutes, il y a : “Je me suis battu pour revenir au top !” ?
  • Je crois pas, non. Je vais vérifier.

Je retourne à mon bureau, réécoute l’interview. Vaguement à un moment, j’ai : “J’ai énormément bossé ces dernières années”. Je reviens, je le propose, mais ça grimace.

  • T’es sûr qu’il a pas dit : ‘Je me suis battu pour revenir au top’ ?
  • Bah non…, je réponds.
  • Mais c’est ce qu’il voulait dire, non ? C’est dans l’interview en filigrane ?
  • Oui, on peut dire ça, oui. Mais je lui ai pas demandé s’il s’était battu pour revenir au top.

Finalement, on me dit de changer une phrase de l’interview pour glisser cette réponse. Je change mon texte et j’écris : “J’ai beaucoup bossé pour renouer avec le public”, je le donne à relire à ma chef, toujours au bureau du directeur artistique, affinant l’angle d’inclinaison de la police de l’accroche (un magnifique enculage de mouche qui doit changer drastiquement le nombre de vente).

  • Gaston, non. K Ramel a dit : “Je me suis battu pour revenir au top”. Donc, je veux que tu écrives : “Je me suis battu pour revenir au top”.
  • Mais, j’ai réécouté tout l’interview et à aucun moment il ne le dit.
  • Je ne te demande pas de réécouter l’interview. Je te dis qu’il l’a dit. Et maintenant, tu vas l’écrire.

couv

Cahiers interdits (2) / Délit de faciès

De 2011 à 2013, Gaston Petipetons était journaliste dans un magazine consacré à la télévision(1). Après son licenciement, il a disparu de la surface de la planète. Où ? Nul ne le sait. Quarante ans plus tard, en rangeant les affaires de son mari pour les mettre au grenier, sa veuve a retrouvé des cahiers qu’il rédigea tout au long de cette période et qui constitue un témoignage bouleversant sur le métier de journaliste au début de ce millénaire, à l’heure où la presse balbutiait sur Internet et où le modèle économique du « papier » périclitait lentement mais sûrement. Elle nous les a confiés. C’est ce que nous vous proposons de lire aujourd’hui.

Par respect pour son auteur, nous retranscrivons ces cahiers tels qu’ils ont été rédigés et dans l’ordre de leur écriture qui ne suit, semble-t-il, pas l’ordre chronologique des événements.

Que toutes les nouvelles générations de journalistes y trouvent ici un manifeste vibrant sur ce métier magnifique ainsi qu’une source d’inspiration pour l’avenir.

(1) la télévision était un support de projection (souvent familiale, installée dans le salon) qui permettait à tout un chacun de profiter de vidéos dans un ordre prédéfini par une série de producteurs regroupés ensemble sous l’appellation de « chaîne ». Un peu comme une liste de lecture sur YouTube aujourd’hui.

Le premier épisode.

Le boulot de journaliste

Jeudi 7 juillet 2011

Eh bien quelle aventure ! Il est 22h45. Je crois que c’est fini. Normalement, je ne récupérerai pas mes cartons. En tout cas pas cette semaine.

Ce matin, j’ai finalement pu interviewer Bruno, l’auteur du livre Les Coulisses du Tour. Le mec m’a raconté plein de petites anecdotes, c’était très sympa. Je n’ai pas annulé l’interview malgré les remarques du red’chef adjoint la veille parce que je me suis dit : “Ça me fera toujours mon encadré”. Malin. J’ai quand même tenté de savoir s’il n’avait pas l’intention de partir bientôt en camping-car et en famille à l’avenir… Voire même s’il comptait se faire immatriculer dans l’Essonne. Mais non. Ç’aurait pu. C’est con. “Le Tour”, m’a-t-il dit, “c’est avec ma Peugeot, c’est comme ça depuis toujours”.

Et puis, l’interview de François, mon retraité qui piste le Tour avec sa femme, Marie-Françoise, dans leur camping-car, a été avancé à 12h00. C’était carrément mieux.

Midi sonne, j’appelle, répondeur. 12h10, j’appelle, répondeur. 12h20, j’appelle, répondeur. 12h30, j’appelle Cofidis et je leur demande s’ils savent où je peux joindre François. Cofidis n’a pas que ça à foutre de me répondre, ils sont sur le Tour, mais ils me promettent que dès qu’ils l’aperçoivent sur la route, ils lui passent le message de regarder son téléphone. La modernité.

C’est à 15 heures, après plus de vingt essais infructueux que François décroche. Il empeste le pastis à travers le combiné. Et il m’explique qu’on a pas beaucoup de temps parce que le peloton va passer et que KKRZRKRKKZKZKRKKKRZ. Ça coupe. Je rappelle. Le jeu dure une dizaine de minutes. L’interview est plutôt surréelle : sa femme, derrière, n’arrête pas de lui dire que “Ça y est, ils arrivent”, à chaque fois François veut raccrocher, à chaque fois, je sauve la situation, mais je me demande vraiment pourquoi vu qu’il ne répond pas à mes questions et qu’il jure une phrase sur deux. Au bout d’un moment, le peloton passe vraiment, et là, François raccroche définitivement.

J’ai un ersatz d’interview qui – en tirant à la ligne – devrait faire 1200 signes. Max. Heureusement que j’ai Bruno en back-up. Fort de cette réussite, je retourne voir mon red’chef adjoint…

Homme

  • J’ai eu les interviews. François, le retraité, et Bruno.
  • C’est qui Bruno ?
  • L’auteur du bouquin.
  • Mais je le veux pas, lui.
  • Oui, mais l’interview de François, c’est pas top top.
  • C’est-à-dire ?
  • C’est-à-dire qu’une fois qu’ils m’ont dit qu’ils suivaient le Tour de France en camping-car, la conversation n’est pas vraiment allée plus loin. Ils n’avaient pas grand-chose à me dire. Du coup, on pourrait faire : François et sa femme qui font le Tour de France avec leur camping-car en leader et, en encadré (je place mon astuce), Bruno et son livre.
  • Mouais, dit mon red’chef adjoint, pas très convaincu.
  • Et en plus, je te fais “Le Tour en chiffre”. Pour le même prix.
  • Mouhoqué.

Ni une, ni deux, je rédige mes papiers, et paf, je les envoie.

  • Gaston ? Gaston, tu peux venir voir ?
  • J’arriiiiiiiiiiive.

Homme

  • C’est… C’est tout ce qu’ils t’ont dit ?
  • Bah oui…
  • Eh bien, c’est pas très intéressant…
  • Je sais.
  • Écoute, on envoie comme ça pour le moment, et on regarde ça. Tu donnes la photo à la maquette ?
  • La photo ? Quelle photo ?
  • La photo des retraités devant leur camping-car.
  • Mais j’ai pas de photo.
  • Ils en avaient pas ?
  • J’en… J’en sais rien.
  • Eh bien, il en faut une ! Comment on illustre l’article sinon ?
  • Je sais pas : des photos de camping-car !
  • Mais il faut leur photo puisqu’on les interviewe ! Ils n’ont qu’à en faire une avec leur portable et te l’envoyer par mail ?
  • Ils ont 70 berges, ils regardent le Tour, je crois pas qu’ils soient à jeun et ils sont dans un putain de camping-car sans Internet.
  • Gaston. Il faut leur photo. Débrouille-toi. Envoie un photographe sur place qui les trouve et les photographie.

Je retourne à mon bureau, reprends mon téléphone, et je passe l’après-midi à tenter de joindre François qui ne me répondra pas. J’essaie de booker un photographe pour me trouver François et Marie-Françoise. Personne n’est libre. J’appelle Cofidis, j’explique mon problème :
– Voilà, les retraités que vous m’avez permis d’interviewer. Par PUR hasard. Vous ne les auriez pas en photo ?
– Ah, je peux regarder ça ce soir, après l’étape, c’est possible.
– Si vous en avez, prévenez-moi au plus vite sinon, je dois envoyer un photographe sur place pour les prendre en photo et comme ils ne répondent pas et que j’ai aucune idée de l’endroit où ils sont…
– Bien sûr.

Depuis le début de la soirée, je regarde donc constamment mon mail et enfin, ça y est, à 22h42, j’ai reçu une photo. Mon contact m’explique : “J’ai cherché une photo de François et de son camping-car, mais je n’en trouve pas. J’ai juste François et sa femme au bord de la route habillés en supporters. Je vous joins quand même la photo. Si demain c’est encore possible, on peut vous en faire une”. J’en étais là quand j’ai commencé à écrire ce texte. Allez, j’ouvre la photo, je croise les doigts. Avec un peu de chance, le camping-car n’est pas loin, derrière, on voit peut-être le capot.

François et son camping car

Et merde. Ça ne va pas le faire.

Vendredi 8 juillet 2011

Le vendredi, c’est le jour de la conférence de rédaction. Je déteste ce jour-là. Je dois proposer des sujets dits “technos”, mais j’ai pas bien compris ce qui relevait exactement du “techno” dans le cadre d’un journal télé. Du coup, je parle des tablettes et des services web des chaînes en général et puis de l’écologie, de la nature, de la science…

En réalité, j’ai l’impression que le moment où je prends la parole, c’est l’instant “détente-humiliation” de ma red’chef. Parfois, quand c’est mon tour de présenter mes sujets, elle sort de la salle en disant : “Continuez sans moi” et quand elle reste, elle fait des réflexions type : “Pffff”, “N’importe quoi”, “C’est pas vrai, chez moi ça marche”, “Je ne comprends pas”, “C’est pas clair”, “Dépêche-toi”, “Va plus vite”, “C’est long”, “Ok, next”. Mais le plus souvent, elle joue à Angry Birds. Ce n’est pas moi qui le dis, c’est elle qui le raconte dans les bouquins qu’elle a écrits.

Quand je suis arrivé ce vendredi, donc, avec la boule au ventre à cause de la conf de rédac, j’ai retrouvé mon red’chef adjoint et je lui ai montré l’unique photo de mes retraités. “Et tu n’en as pas d’autres ? Parce que ça va faire vraiment le journal du troisième âge : on a Jeanne Moreau la page d’avant et Marthe Villalonga la page d’après”.

J’ai des cernes sous les yeux qui touchent le plancher, les cheveux plus plats qu’une limande, ça allonge mon visage, on dirait que je viens d’enterrer toute ma famille alors le red’chef adjoint, magnanime, consent un : “Non, mais ça va aller”.

Du coup, changement de plan : le Bruno qu’on m’avait refusé passe en pleine page, les retraités sont relégués en bas de page. Et finalement, j’arrive quand même à caser mon encadré “Le Tour en chiffres”. Et je crois que je vais passer mon week-end à dormir.

Un Tour à la page

(Il va sans dire qu’à la dernière question posée à Bruno, les SR ont écrit : “(il sourit)”. Vu que j’étais au téléphone, je n’en ai pas la moindre idée s’il a souri. Si ça se trouve, il ne voulait VRAIMENT pas que je l’écrive).

A la fin de la conférence de rédaction, on a distribué les sujets de la semaine suivante. J’ai eu le droit qu’à du facile : “Charlène et Albert : Déjà en froid ?”, une interview de Natacha Amal (où elle doit me dire tout le mal qu’elle pense d’Ingrid Chauvin qui ne l’a pas invité à son mariage) et les nouveaux jeux de l’été: “Money Drop” et “Connaissez-vous bien la France ?”. Easy, mec.

Cahiers interdits (1) / Ma tête au bout d’un pic

De 2011 à 2013, Gaston Petipetons était journaliste dans un magazine consacré à la télévision(1). Après son licenciement, il a disparu de la surface de la planète. Où ? Nul ne le sait. Quarante ans plus tard, en rangeant les affaires de son mari pour les mettre au grenier, sa veuve a retrouvé des cahiers qu’il rédigea tout au long de cette période et qui constitue un témoignage bouleversant sur le métier de journaliste au début de ce millénaire, à l’heure où la presse balbutiait sur Internet et où le modèle économique du “papier” périclitait lentement mais sûrement. Elle nous les a confiés. C’est ce que nous vous proposons de lire aujourd’hui.

Par respect pour son auteur, nous retranscrivons ces cahiers tels qu’ils ont été rédigés et dans l’ordre de leur écriture qui ne suit, semble-t-il, pas l’ordre chronologique des événements.

Que toutes les nouvelles générations de journalistes y trouvent ici un manifeste vibrant sur ce métier magnifique ainsi qu’une source d’inspiration pour l’avenir.

(1) la télévision était un support de projection (souvent familiale, installée dans le salon) qui permettait à tout un chacun de profiter de vidéos dans un ordre prédéfini par une série de producteurs regroupés ensemble sous l’appellation de “chaîne”. Un peu comme une liste de lecture sur YouTube aujourd’hui.

Le boulot de journaliste

Mercredi 6 juillet 2011

J’ai finalement décidé de raconter ce qu’il se passe au bureau. C’est un ami du deuxième étage qui me l’a conseillé. “Parfois”, m’a-t-il dit, “écrire ce qu’on vit nous aide à le surpasser et surtout à se calmer”. Et aujourd’hui, ça ne va pas bien du tout. Je stresse. C’est l’angoisse qui remonte dans le bas du ventre et qui explose au cœur du plexus solaire en irradiant toute la poitrine. Pourtant, ça avait bien commencé : je devais suivre une étape du Tour de France, alors en Bretagne, en ridant à travers les vélos sur une moto de la production de France Télévisions. Ensuite, retour dans nos quartiers généraux à Paris où j’aurais écrit sur cette expérience. Je ne sais vraiment pas qui ça aurait intéressé, mais c’était quand même cool de faire un truc qui me sorte enfin du bureau. Oui, parce que jusque là, je crois que j’ai bien mérité le surnom que me donnait ma mère : «cul collé». Je crois que je me lève trois fois dans la journée : une pour pisser, une pour le déjeuner et une pour me barrer. Le reste du temps, j’ai les yeux rivés sur l’écran, à taper et taper des lignes de conneries qui seront lues en trois secondes par Madame Michu et son époux. Madame Michu, c’est comme ça que la red’chef appelle nos lecteurs. Je trouve ça péjoratif, mais vu qu’elle a fait des croisières avec eux, elle sait mieux que moi à quoi ils ressemblent. Je lui fais confiance sur ce coup.

Quand ça m’a été proposé, je stressais (déjà) un peu parce que la moto, ça me fiche un peu la trouille, mais en même temps, je me voyais enfin en véritable reporter. Toutes ces années à trimer allaient enfin payer, fini les coups de fil aux attachés de presse, j’allais partir “sur le terrain”, dans les tranchées de Plougastel et raconter MON Tour de l’intérieur. De quoi faire pâlir Hunter S. Thompson.

Patatras. Hier soir, mardi, la mission est annulée pour cause de mauvais temps. Mais mon red’chef adjoint vient me voir : “On fait quand même un sujet sur le Tour de France, si tu as une idée…”. Non, j’ai pas d’idée. Et en plus, dès qu’on m’en demande, j’en ai encore moins, mon cerveau passe en encéphalogramme plat, ça fait “bzzzzz” entre mes oreilles. Je balbutie : “Euh, pfrtrft, euh… Le Tour en chiffre ?”. “Non”, me répond-il, “déjà fait. Tu réfléchis et on en discute demain ?”

Ce matin, j’avais pas la queue de l’ombre d’une idée. Je le retrouve à 10 heures et il me dit :
– Alors, pour le Tour de France, ce qu’on va faire, c’est que tu vas nous faire, tu sais, un papier sur les fanas du Tour. Il y a toujours des gens qui le suivent en caravane. Il faudrait faire un article sur eux, ceux qui le suivent du début à la fin. On titrera ça “Les passionnés du Tour”, quelque chose comme ça.
– Euh… Je te les trouve… depuis Paris ?
– Oui. Voilà, c’est ça : une famille qui suit le Tour de France en camping-car depuis la première étape jusqu’à la dernière. Il y en a des milliers chaque année, ça va pas être trop dur !
– Mais… Tu veux que je les trouve… depuis Paris ?, recommencé-je, interloqué.
– Oui, tu appelles la presse régionale, j’ai lu un article dessus dans Le Littoral.

Gloups

Dans mon cerveau, qui vient de se relancer comme un ordinateur sous Windows 95, je commence déjà à entrevoir la galère se dessiner.

  • Ok, je réponds d’une voix blanche et atone, j’ai jusqu’à quand ?
  • Demain soir ?

J’ai cru que j’allais m’évanouir. Il faut dire qu’au bureau, l’échec n’est pas une solution. J’ai pas le droit de dire : “j’ai pas réussi à faire l’article, trouvons un plan B”. En fait, je pourrais, mais dans ce cas, on m’envoie dans le bureau de la red’chef. Et elle me terrorise. Quand j’arrive devant, c’est comme si j’étais aux portes de l’enfer et que des gnomes armés de hallebardes me piquaient les fesses pour me faire avancer. J’ai des palpitations, la gorge sèche. On raconte qu’un jour un type est rentré dans son bureau et qu’il en est ressorti tremblant comme une feuille, qu’il a pris ses affaires et qu’on ne l’a jamais revu. Je crois que c’est une légende que je me suis inventée, mais j’y crois dur comme fer. Et je suis certain que si je n’arrive pas à faire cet article, je pourrais repartir vendredi avec mon carton.

Il est 10 heures et je commence mon enquête impossible. D’abord, j’écume tous les vélos-club de la région, je me crée des comptes partout, je laisse des messages sur les forums, les répondeurs, j’envoie des mails où j’explique que je cherche une famille qui suit le Tour de France du début à la fin en camping-car. J’appelle France Télévisions qui diffuse le Tour, les organisateurs (ASO), personne ne connaît personne qui suit le tour en camping-car. Les seuls qui me répondent sont les anti-caravanistes qui sont saoulés par toutes ces caravanes qui suivent le Tour de France. Ça me déprime. Je tente de convaincre mon intervenant de me donner le nom d’un d’entre eux : “Vous ne pensez quand même pas que je vais leur faire de la pub !”, s’étouffe-t-il.

Ensuite, j’épluche la presse locale, la doc de notre journal m’est d’une aide précieuse, j’identifie un article écrit par une journaliste de Ouest-France du bureau de Caen, je contacte Ouest-France, mais je ne suis pas au bon bureau, je retrouve le bon bureau, la journaliste est une pigiste, on lui laisse un message, elle va me rappeler, me dit-on. Faible espoir d’entrevoir le bout de la galère à ce moment de la journée. Si la famille voulait bien me parler, ce serait quasi-bon. Enfin, ce serait un décalque de l’article de Ouest-France, mais après tout, ce serait toujours mieux que rien.

15h00, la journaliste me fait savoir que “Non, je ne veux pas vous donner le nom de ces personnes”. Entre temps, j’avais trouvé le téléphone de la famille dans l’annuaire et je l’avais déjà appelée, mais elle ne me répondait pas. Pour cause : elle suivait le Tour de France, elle n’était donc pas à son domicile.

La clepsydre commence à dangereusement se vider, je suis hyper irritable. Changement de fusil d’épaule, je découvre qu’un type a écrit un bouquin sur le Tour de France, un mec passionné de vélo qui le suit depuis des années en voiture, du début jusqu’à la fin et qui raconte comment il a trompé la sécurité en rachetant des combinaisons de mécaniciens pour passer les vigiles afin de vivre le Tour de l’intérieur. Je le contacte, il est ok pour une interview le lendemain matin. VICTOIRE !

Je vais voir mon réd’chef adjoint, un peu comme si j’étais Robert Redford dans Les Hommes du président

Homme

  • C’est bon, j’ai quelqu’un. Il suit le Tour de France du début jusqu’à la fin depuis plusieurs années, il a même écrit un livre.
  • C’est un homme ?
  • Oui.
  • Ce serait mieux une femme, tu sais, pour l’équilibre du journal.
  • Il suit le Tour en famille ?
  • Euh… Non, sa femme reste à la maison pendant ce mois-là et s’occupe des enfants.
  • Et c’est quoi le camping-car ?
  • C’est… C’est une voiture…
  • Eh bien tu vas nous trouver quelqu’un d’autre.

La mort dans l’âme, je suis retourné à mon bureau.

Il était 17 heures, je me prends un Coca et je suis las. Je rappelle ASO, et je me lance dans l’idée d’appeler toutes les directions d’équipes françaises en espérant que la famille d’un coureur me fera la joie de suivre le fiston su la durée du Tour, en camping-car pour mon plus grand plaisir.

À 19 heures, j’ai une réponse. Un couple de retraités suit (en camping-car) l’équipe Cofidis. Et depuis plusieurs années. Bingo. Je retourne voir mon rédacteur en chef adjoint :

Homme

  • C’est bon, je l’ai !, dis-je tout essoufflé, un couple (je reprends ma respiration) qui suit le Tour de France (je vomis) en caravane. Je peux les interviewer demain vers 15h00 (je prends un shoot de ventoline).
  • Ah tu vois ! Ils ont des enfants ?
  • Non, ils sont retraités.
  • Non… Non… MIchel, non, (je me mets à pleurer). C’est une famille, ils ont un camping-car. ME FAIS PAS ÇA MICHEL, T’AS PAS LE DROIT. ME DIS PAS QUE ÇA VA PAS.
  • Bah, c’est-à-dire que si tu pouvais avoir mieux.
  • JE N’AURAIS PAS MIEUX. QU’EST-CE QUE TU VAS ME DEMANDER APRÈS ? QU’ILS SOIENT IMMATRICULÉS DANS L’ESSONNE ?
  • Ok, ok, ok, très bien… (il fait une pause) Mais essaie d’avoir mieux.

20 heures, je suis chez moi. J’écris ce texte. Je ne suis pas du tout déstressé. Mon pote du deuxième s’est bien foutu de ma gueule. Demain, je dois interviewer l’auteur du bouquin et le couple de retraités. Si un seul me plante, je finis la semaine au bout d’un pic.